Serbie. Les étudiants ont remporté le vote, c’est maintenant au tour de l’État.--

Pressenza 02 Novembre 2026

Avant le vote : mémoire, peur et espoir

Voždovac, 21 octobre 2026. Tout le quartier est descendu dans la rue, les sifflets, les vuvuzelas et les klaxons des voitures sont assourdissants, car les étudiants arrivent. Du haut de la rue Ustanička surgissent les premiers drapeaux : c’est la colonne partie de Serbie orientale, plus de 200 km à pied, en baskets et en opanci traditionnels, les ampoules recouvertes de pansements adhésifs. Les fumigènes illuminent le carrefour, comme ils le font à Voždovac depuis les années 1990. Parmi les marcheurs se trouve Filip, une šajkača sur la tête et un jeune arbuste entre les mains, offert aux étudiants par un jardinier de Požarevac « comme un nouveau départ ». Il s’attend à gagner dimanche, mais avec lucidité : ce sera une victoire chèrement acquise, « car c’est la seule façon dont ils nous la laisseront prendre ». La colonne s’arrête, danse un kolo, s’accroupit et attend le rythme de Freed from Desire de Gala, puis tout le monde saute aussi haut que possible.

Le lendemain soir, 22 octobre, environ 150 000 à 200 000 personnes (estimation de l’Archive des rassemblements publics) ont rempli la place Slavija pour le meeting de clôture de la Liste des étudiants. La foule scandait Gotov je ! (« Il est fini ! »), ces mêmes mots qui résonnaient dans Belgrade en octobre 2000 lors de la chute de Slobodan Milošević. Se rassembler physiquement était en soi le but, un remède contre une habitude nationale d’oubli : oublier les 16 personnes tuées sous l’auvent de Novi Sad le 1er novembre 2024, les passages à tabac et les abus de quatorze années de pouvoir.

Photo 1, 2, 3. La place Slavija le 22 octobre 2026, lors du meeting de clôture de la Liste des étudiants trois jours avant le vote. Photo : Miloje Savić.

Place Slavija, le 22 octobre 2026, lors du meeting de clôture de la Liste des étudiants, trois jours avant le scrutin.

Cette mémoire s’inscrit dans une longue histoire. Les étudiants serbes se sont soulevés en 1968 contre la « bourgeoisie rouge » de la Yougoslavie de Tito, en 1996 et 1997 contre le vol des élections locales par Milošević sous le slogan « Belgrade, c’est le monde », et de nouveau en novembre 2024, en occupant les facultés après le drame de Novi Sad. Vingt-huit ans séparent chaque révolte. Comme l’a formulé en 2025 le professeur de l’Université de Belgrade Aleksandar Baucal (désormais sur la Liste des étudiants), ce qui les relie n’est pas un intérêt matériel, mais des valeurs citoyennes : l’État de droit, la responsabilité des élus et la défense d’institutions qui appartiennent à tous. L’inconfortable leçon de ces cycles est que chacun a conquis un moment, mais qu’aucun, à lui seul, n’a conquis les institutions.

Cette fois-ci, le régime s’est défendu par tous les moyens. Dans le parc des Pionniers, face au parlement, le SNS a maintenu pendant plus d’un an un campement de tentes d’« étudiants qui veulent étudier », baptisé Ćacilend. Un ancien militant du SNS de Novi Sad, Momčilo Marjanović, a confié à BIRN qu’il y organisait des hommes de main rémunérés, recevant 500 € par jour tandis que ses hommes touchaient 200 €, payés en espèces ; le parquet chargé de la lutte contre la criminalité organisée a ouvert une enquête. Au fil des mois de contestation en 2025, plus de 1 000 citoyens ont été arrêtés. Et quatre jours avant le scrutin, l’hebdomadaire Radar a publié des messages Sky ECC dans lesquels le baron de la drogue incarcéré Darko Šarić affirme à ses proches qu’« Oskar » est le surnom d’Aleksandar Vučić, un nom de code identifié pour la première fois en 2024 par KRIK dans des dossiers de police relatifs au clan Šarić.

Le scrutin lui-même était un coup de poker pour Vučić. Il a dissous le parlement le 9 septembre et, le 27 septembre, a démissionné de la présidence huit mois avant le terme de son second mandat afin de mener la liste « Aleksandar Vučić, Serbie unie » en tant que candidat au poste de Premier ministre. Beaucoup au sein du mouvement se souvenaient de l’opportunité manquée : le 15 mars 2025, après qu’environ 300 000 personnes eurent investi Belgrade avant d’être dispersées sur fond d’accusations d’usage illégal d’un dispositif sonique contre la foule, les manifestants étaient rentrés chez eux. Ce ne fut pas un nouveau 5 octobre. Le mouvement n’était pas encore assez mûr pour transformer une foule en une exigence formelle de départ du président, et le régime a ainsi gagné dix-huit mois supplémentaires.

La grande surprise de cette campagne est venue de la diaspora, longtemps traitée comme un simple distributeur de billets pour les familles et le budget de l’État. Plus de 110 000 Serbes de l’étranger se sont inscrits pour voter, soit près de trois fois plus qu’en 2023. Le ministère des Affaires étrangères a répondu en n’ouvrant que 93 bureaux de vote : 28 en Bosnie-Herzégovine, deux seulement pour l’ensemble du Canada, aucun en Roumanie, en Bulgarie ou en Slovaquie, et aucun dans au moins 32 villes qui, selon les associations de la diaspora, atteignaient pourtant le seuil légal minimum de 100 électeurs inscrits. Tous les bureaux de vote à l’étranger ont conservé les horaires de Belgrade, contraignant les résidents d’Amérique du Nord à voter au milieu de la nuit. Des bénévoles ont riposté avec le site votebnb.rs, proposant un lit à quiconque parcourait des milliers de kilomètres pour rejoindre une urne. Cent mille suffrages pouvaient tout de même peser de cinq à sept sièges dans une course serrée ; plus important encore, ils ont montré à ceux restés au pays qu’ils n’étaient pas seuls.

Deux ans de répression : citoyens, étudiants, journaliste

Le vote ne peut être dissocié des deux années qui l’ont précédé. Dès novembre 2024, l’État a répondu à un mouvement pacifique par la force, la surveillance, le dénigrement et les révocations, comme l’ont documenté des experts de l’ONU, Amnesty International, Human Rights Watch, Reporters sans frontières ainsi que des associations de journalistes serbes.

Citoyens et étudiants. En août 2025, des experts des droits de l’homme de l’ONU ont appelé la Serbie à mettre un terme à une « répression croissante » visant étudiants, enseignants, défenseurs des droits de l’homme et citoyens ordinaires. Après l’appel des étudiants à des élections le 28 juin 2025, Amnesty International et Civil Rights Defenders ont recensé plusieurs centaines d’arrestations en l’espace d’une semaine, y compris d’élèves du secondaire, ainsi que des passages à tabac ayant conduit des étudiants à l’hôpital. À partir de la mi-août 2025, les manifestations ont tourné aux affrontements quotidiens, la police anti-émeute et des groupes progouvernementaux masqués opérant côte à côte. Le 14 août 2025, l’étudiante Nikolina Sinđelić a été interpellée par l’unité de protection des personnalités officielles (JZO) et, selon son propre témoignage devant les procureurs, frappée et menacée de viol dans les sous-sols du bâtiment gouvernemental. La résolution adoptée par le Parlement européen en octobre 2025 a expressément mentionné les brutalités policières, les violences sexuelles contre les étudiants et les poursuites judiciaires à caractère politique. Le décompte tenu par le mouvement étudiant a fait état de plus de 3 000 personnes arrêtées, passées à tabac, détenues, ciblées ou révoquées d’ici la fin de l’année 2025, d’après European Western Balkans.

Universités et écoles. Le gouvernement a réduit le financement des universités par décret, modifié le temps de travail des professeurs en mars 2025, mis en place un groupe de travail pour réécrire la loi sur l’enseignement supérieur sans consulter les universités, et gelé les quotas d’inscription, poussant les enseignants à camper devant le bâtiment gouvernemental sous la banderole « Les universités à la croisée des chemins ». Des doyens alignés sur le pouvoir ont fait appel aux forces anti-émeute pour briser les blocages, comme à la Faculté de philosophie de Novi Sad en août 2025. Un militant des droits humains a déclaré à Index on Censorship qu’environ 100 enseignants du secondaire avaient été suspendus et près de 25 directeurs d’établissement démis de leurs fonctions pour avoir soutenu les étudiants.

Journalistes et médias. L’Association indépendante des journalistes de Serbie (NUNS) a enregistré près de 380 agressions, menaces et pressions à l’encontre de journalistes en 2025, le chiffre le plus élevé depuis le début de son suivi en 2008 ; RSF a dénombré 82 agressions physiques cette même année, constatant qu’environ la moitié d’entre elles avaient été perpétrées par les forces de l’ordre. Amnesty International a attribué « avec un haut degré de certitude » à l’agence de sécurité intérieure (BIA) le logiciel espion NoviSpy, installé sur les téléphones de militants et de journalistes lors d’auditions par la police et la BIA ; Human Rights Watch a rapporté que deux journalistes de BIRN avaient été ciblés par le logiciel Pegasus en février 2025. La pression sur les structures de propriété a fait le reste : l’ODIHR a relevé que les chaînes N1 et Nova S avaient été retirées des bouquets Total TV et Net TV Plus après le rachat des plateformes par l’opérateur public Telekom Srbija, et en octobre 2026, neuf journalistes de N1 ont démissionné pour contester les orientations de la nouvelle direction, tandis que la rédaction de Nova.rs se voyait imposer un ultimatum pour accepter un rédacteur en chef désigné d’office.

Les chiffres: une nette majorité, encore préliminaire

La Liste des étudiants a recueilli environ 52,5 % des suffrages contre environ 39 % pour la liste de Vučić, soit une marge de plus d’un demi-million de voix qui devrait lui assurer une majorité absolue comprise entre 136 et 141 des 250 sièges. Vučić a concédé sa défaite environ une heure après la fermeture des bureaux de vote, avant tout dépouillement officiel, déclarant qu’il était « clair que nous avons perdu ces élections ».

Aucune autre liste n’a franchi le seuil des 3 %.

La participation a constitué le facteur décisif. La Commission électorale de la République (RIK) a fait état d’un taux de 68,78 % (4 211 957 votants) sur les bureaux traités ; CeSID l’a évalué à 69,3 %, contre 58,77 % en décembre 2023, ce que les données de la RIK dès 18h00 classaient déjà parmi les niveaux les plus élevés enregistrés depuis 1992. Selon le CRTA, l’avance de la Liste des étudiants était la plus marquée à Belgrade (environ 31 points d’écart), suivie par la Voïvodine (13 points) et la Serbie centrale et occidentale (11 points chacune) ; la liste de Vučić n’est arrivée en tête que dans le sud de la Serbie.

Suffisamment libres pour perdre, pas assez équitables pour inspirer confiance

Les étudiants l’ont emporté en dépit de conditions électorales inéquitables. Le CRTA, qui a déployé plus de 2 000 observateurs sur un échantillon représentatif de 500 bureaux de vote, a relevé des pressions sur les électeurs, les membres des bureaux ou les observateurs dans 29 % des bureaux dès 16h00, des manquements procéduraux dans 18 % des cas et des atteintes à l’intégrité du scrutin dans 17 % d’entre eux. À la clôture, la prise en photo des bulletins — instrument classique de contrôle du vote — a été constatée dans 48 % des bureaux à l’échelle nationale et 79 % à Belgrade, soit le taux le plus élevé jamais enregistré par le CRTA.

La violence a gagné les abords des bureaux de vote au fil de la journée. N1 et Nova ont rapporté qu’une trentaine d’individus ont fait irruption dans un bureau de vote à Doljevac, où un assesseur a été giflé ; des hommes masqués ont agressé des jeunes à coups de barres de fer et de fumigènes devant un bureau à Pančevo ; des journalistes ont été pris pour cible à Pavlovac, près de Vranje (deux suspects ont été interpellés), ainsi que devant le parc des Pionniers à Belgrade ; un délégué de la Liste des étudiants à Kragujevac a été passé à tabac après avoir filmé ce qui semblait être un achat de voix. Des véhicules de la Gendarmerie conçus pour la dispersion des foules ont été aperçus près de la présidence dans l’après-midi.

La campagne elle-même était faussée bien avant le jour du scrutin. Le rapport intermédiaire de l’ODIHR (publié le 9 octobre) a mis en évidence une polarisation aiguë, des intimidations visant les militants, des violences isolées et le détournement de ressources publiques, notamment par le versement exceptionnel de près d’un milliard d’euros d’aides directes aux citoyens majeurs, annoncé le 31 août 2026. Le CRTA a recensé 116 incidents violents au cours de la dernière semaine de campagne, a relevé des manipulations ou de potentielles infractions à la loi dans un événement de campagne du SNS sur trois surveillés, et a calculé que les personnalités de la majorité sortante ont accaparé près des trois quarts du temps d’antenne politique sur les chaînes nationales lors d’une période analysée en septembre. Plus de 500 000 électeurs demeurent inscrits sans adresse précise, selon les investigations de Radio Free Europe.

La Commission électorale de la République a qualifié ces incidents de globalement mineurs. Raša Nedeljkov, du CRTA, en a tiré une conclusion différente : cette élection a confirmé que le pouvoir en Serbie peut être changé par les urnes, en grande partie grâce à la présence d’assesseurs issus de l’opposition, formés pour faire barrage aux fraudes. Les deux constats peuvent être vrais à la fois. Un système capable d’engendrer un tel niveau de contrainte a été battu par un écart trop important pour pouvoir être dérobé.

Du bureau de vote à un autre célébration

Observer le vote a été ma façon d’apporter ma pierre. À Voždovac (commune urbaine de Belgrade), de longues files d’attente s’étaient constituées bien avant l’ouverture des portes à 7h00. L’ambiance était joyeuse, et la plupart des électeurs tenaient leur pièce d’identité d’une main et leur propre crayon de l’autre. Les jours précédant le scrutin, des avertissements avaient circulé sur les réseaux sociaux suggérant que le régime pourrait distribuer des stylos à encre effaçable dans les bureaux de vote. Paranoïa ou précaution, les citoyens n’ont rien laissé au hasard ; on aurait presque pu deviner l’issue du vote en comptant les crayons apportés de la maison. Autour des bureaux, des équipes mobiles veillaient aux irrégularités, certaines formées par les étudiants et leurs soutiens, d’autres nées spontanément entre voisins. Comme le dit un proverbe serbe, « même une mouche n’aurait pas pu passer ».

Des électeurs font la queue devant un bureau de vote à Voždovac à l’ouverture à 7h00 le 25 octobre. Photo : Miloje Savić.

Dans le bureau où j’étais affecté, les irrégularités observées sont survenues pour l’essentiel lors du vote à domicile, lorsque la commission s’est déplacée avec l’urne auprès des électeurs âgés et malades dans l’incapacité de se déplacer, certains hébergés en maison de retraite. Ce dispositif a souvent été détourné par le passé pour contraindre des personnes vulnérables à voter « de la bonne façon ». En tant qu’observateur, je pouvais consigner ces tentatives, mais n’avais aucun pouvoir légal pour les interrompre ; nous les avons donc notées avant de poursuivre.

Nous étions encore en plein dépouillement lorsque la nouvelle est tombée : Vučić avait concédé sa défaite. Un silence s’est abattu un court instant sur la pièce ; puis nous avons repris le comptage, avec rigueur et professionnalisme, jusqu’à minuit. Dans mon bureau, la Liste des étudiants a recueilli près de 60 % des voix. Après minuit, nous avons remis les bulletins et les procès-verbaux à la commission électorale municipale de Voždovac, où une allégresse générale régnait dans le grand hall tandis que les derniers comités de bureau arrivaient encore.

Après minuit durant la nuit électorale, les comités de bureau arrivent à la commission municipale de Voždovac pour la remise du matériel électoral. Alors que la nouvelle de la victoire de la Liste des étudiants se propage, certains membres des comités réagissent avec des larmes de joie et d’incrédulité. Photo : Miloje Savić.

Peu après 1h00, j’ai rejoint les célébrations à Slavija. La place vibrait encore de musique, portée par un kolo géant qui s’étirait à travers l’espace. J’ai terminé la nuit sur les marches de l’Assemblée nationale, toujours noire de monde à 3h00 du matin, face aux tentes démantelées de Ćacilend. Un nouveau rassemblement festif a été convoqué pour le lundi 26 octobre à 19h00, de nouveau sur la place Slavija.

Nuit du 25 au 26 octobre, devant l’Assemblée nationale : des partisans de la Liste des étudiants dansent le kolo traditionnel et fêtent le résultat. Beaucoup lèvent trois doigts, un ancien geste serbe réapproprié au cours de la campagne pour symboliser le numéro 3 attribué à la liste sur le bulletin de vote.

Photos : Miloje Savić.

Ce qu’une majorité parlementaire ne peut acheter

L’implacable vérité de ce 26 octobre est que le SNS a perdu le parlement, mais contrôle toujours une grande partie de l’appareil d’État. La cheffe de l’État par intérim est Ana Brnabić, qui a publiquement qualifié la Liste des étudiants d’« escroquerie » et a promis, à l’issue du scrutin, que le SNS mènerait une « opposition féroce ». En vertu de la Constitution, il lui revient de proposer le prochain Premier ministre après consultation des forces élues, et elle doit convoquer une élection présidentielle afin que le vote se tienne aux alentours du 27 décembre. Le CRTA a d’ores et déjà exhorté les titulaires provisoires de ces charges à officialiser leurs intentions et à « ne plus prendre l’opinion publique en otage ». La transition du pouvoir exécutif ne sera donc ni automatique ni totale, et la présidentielle constituera le prochain champ de bataille.

Sous la présidence subsistent des institutions façonnées par quatorze ans de règne sans partage : le ministère public et les tribunaux, l’agence de renseignement BIA, l’état-major de la police, l’autorité de régulation des médias REM, la chaîne publique RTS, la mairie de Belgrade et la grande majorité des collectivités municipales, qui n’étaient pas soumises au vote. Les tabloïds progouvernementaux — qui ont fait circuler pendant la campagne des visuels manipulés par intelligence artificielle visant la tête de liste Ilija Srdanović, d’après les cellules de vérification Istinomer et Raskrikavanje — appartiennent toujours aux mêmes propriétaires. Dans son propre discours de défaite, Vučić a fustigé les médias indépendants, « plusieurs pays européens » et un « État profond américain », qualifiant l’issue d’une « révolution ». Un dirigeant battu qui assimile le résultat à une ingérence étrangère prépare un récit de revanche, non de retraite politique. Avec 39 % des voix et environ 103 sièges, le SNS demeure la deuxième force politique du pays.

Le camp victorieux porte également ses propres fragilités. La Liste des étudiants rassemble des composantes allant du Front de la gauche verte jusqu’au mouvement de droite Dveri, le tout coordonné par des plénières étudiantes qui tranchent par vote direct et appliquent leurs règles sur une base consensuelle. Ses candidats sont des cardiologues, des chimistes, des magistrats ou des enseignants ayant peu ou pas d’expérience des rouages gouvernementaux. Son programme en 11 points insiste lourdement sur la justice, la lustration, la lutte contre la captation des médias et la dépolitisation des institutions, mais la question de l’adhésion à l’Union européenne n’y occupe pas encore une place centrale. Désigner un Premier ministre et maintenir la cohésion des députés par des compromis de coalition sans disposer d’un appareil partisan est un défi qu’aucun mouvement de protestation serbe n’a jamais relevé par le passé. Peu de mouvements à travers le monde y sont parvenus : Solidarność l’a fait en Pologne en 1989, mais dans le cadre d’une transition négociée, et non face à un parti au pouvoir qui conserve la présidence, les services de sécurité et l’essentiel des médias.

L’Europe arrive bien tardivement à la fête. Ursula von der Leyen et la commissaire Marta Kos ont adressé leurs félicitations aux vainqueurs en quelques heures. Pourtant, durant deux ans, Bruxelles a mis en sourdine ses critiques alors que la Serbie était courtisée comme fournisseur stratégique de lithium dans le cadre du projet Jadar, et ce n’est qu’en octobre 2025 que le Parlement européen a voté sa résolution la plus sévère à l’égard de la Serbie. Les étudiants ont triomphé sans l’appui de l’Europe ; savoir si celle-ci deviendra désormais un partenaire pour les réformes de l’État de droit ou simplement un débouché pour les matières premières déterminera jusqu’où la Serbie et l’UE avanceront de concert.Enfin, le climat politique des prochaines semaines sera décisif. Dans la nuit électorale, des manifestants ont pénétré dans le parc des Pionniers pour y démanteler « Ćacilend », ce campement de tentes insalubre, paramilitaire et mafieux loyal au régime. La force du mouvement a résidé dans sa discipline et sa non-violence face aux provocations. L’établissement des responsabilités pour le drame de Novi Sad, pour les violences physiques et pour le dévoiement de l’État devra passer par des tribunaux indépendants et des procès équitables.

Le travail qui commence

Le vote du 25 octobre a apporté la preuve qu’une autocratie peut être battue dans les urnes dès lors que la participation est massive, que la diaspora voyage toute la nuit et que des milliers de citoyens formés surveillent les bureaux de vote. Il n’a pas démontré que la Serbie était libre pour autant. En 2000, toute une génération crut le travail achevé au lendemain d’une seule élection et rentra chez elle ; douze ans plus tard, le système qu’elle avait défait revenait aux commandes. Les étudiants ont réappris au pays à ne pas oublier. Leur prochaine exigence devra être la patience institutionnelle : un parquet indépendant, un service public de radiotélévision affranchi de toute tutelle, des listes électorales assainies et un président élu, possiblement en décembre, sur un pied d’égalité.

Pendant deux ans, les étudiants serbes ont donné à l’Europe une leçon qu’elle semblait presque avoir effacée : la démocratie n’est pas seulement un principe transmis par les institutions, c’est une pratique vivante des citoyens. Leurs plénières — assemblées ouvertes dépourvues de hiérarchie où chaque décision est soumise au vote direct — ont érigé les amphithéâtres en écoles d’autogestion, et leur sang-froid face aux provocations a montré que la non-violence est une véritable stratégie : longue, parfois douloureuse, mais redoutablement efficace. Face aux atermoiements de Bruxelles, ils ont rallié Strasbourg à vélo et couru un ultramarathon jusqu’à Bruxelles pour porter eux-mêmes leur parole aux instances communautaires. Leur démarche a déjà essaimé : des lycéens serbes affichant leur solidarité avec les élèves français en 2026 jusqu’aux étudiants albanais battant le pavé contre le gouvernement d’Edi Rama cette année, la jeunesse de toute la région brandit désormais Belgrade et Novi Sad comme la preuve qu’un mouvement pacifique et sans leader peut faire plier un régime. La pérennité de cet héritage dépendra de ce que les étudiants et les citoyens de Serbie feront d’un pouvoir conquis de si haute lutte.

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